Fais-moi mal

Mars 2013, Espagne. Je range mes baskets après le trail de ce week-end et une question me revient à l’esprit. Après chaque course, en bateau ou à pied, je me demande toujours la même chose : pourquoi ?

Pourquoi se taper deux heures à dévaler les pentes des montagnes espagnoles ? Les muscles qui grincent, les ampoules aux pieds ? Pourquoi naviguer, mains crispées et pieds gelés l’hiver, cou rougi et yeux cramés l’été ?

J’aime deux sports, la voile et la course. Pourquoi, alors que les deux amènent une bonne dose de galère et de souffrance ?

Il y a ceux qui y vont parce qu’ils aiment la compétition, ce n’est pas mon cas. Ceux qui veulent prouver aux autres qu’ils en sont capables, je m’en fous un peu. Ceux qui veulent battre un record, faire un temps, pas moi. Ceux qui n’ont jamais mal, ah ah, non ça c’est pas moi.

J’y vais pour me faire plaisir. Mais quel plaisir ? Avant, pendant ou après l’effort ? Dans la réalisation ou dans la satisfaction ?

Je pose la question à ma compagne d’entraînement, Carla, triathlète et future ironwoman. Elle répond que ‘la vie commence hors de notre zone de confort’, un slogan très utilisé mais très juste. Elle parle aussi du sentiment contradictoire ‘d’aimer ce qu’on déteste’. Elle est folle, Carla. Moi aussi sans doute.

J’aime vraiment courir, j’aime vraiment être sur l’eau. J’aime l’idée de connaître ma région à terre comme en mer. De bouger, de parcourir. Mais la vérité, c’est que certaines régates m’ennuient et que certains joggings sont atroces.

Il y a le plaisir pendant l’effort, quand les jambes déroulent bien et que la course devient extase. Quand les voiles sont bien réglées, que le soleil apparaît et que la sensation de glisse s’impose. L’accélération dans les montées, le pied qui se pose avec sureté ; le passage de justesse à la bouée, le spi qui se remplit bien. Les reflets sur la route, les reflets sur l’eau.

Il y a les récompenses. La douche après est toujours la meilleure du monde, le repas est plus gouteux. Le ponton retrouvé, la ligne d’arrivée franchie, les larmes de fatigue, les copains que l’on félicite. La sieste ! La sieste qui tient presque de l’évanouissement. Je suis crevée, trop crevée pour réfléchir, béate de fatigue et de satisfaction.

Et là, BOUM, le même phénomène se répète à chaque fois : j’oublie les mauvais moments. J’oublie que quelques heures avant, j’aurais nagé jusqu’au rivage pour me réchauffer tellement mes orteils en avaient marre de se les peler. J’oublie le coup de mou entre les 13 et 18 kilomètres, j’oublie cette montée interminable, cette envie de toilettes qui ne veut pas passer. J’oublie que je me suis jurée, comme beaucoup, que c’était la dernière, que c’est trop froid, trop chaud, trop dur, trop douloureux.

J’oublie et j’y retourne. Pire : j’en redemande.

Je ne suis pas la seule – les mecs de la Volvo en sont un exemple probant. Ils passent neuf mois à dire que c’est vraiment trop, à une échelle autre que la mienne. Et c’est à peine terminé qu’ils cherchent un nouveau bateau. Ils sont peu à tirer un trait sur une épreuve qu’ils haïssent et qu’ils adorent. Pendant la course, ils te disent que oh, une chose à la fois, on verra bien ensuite. C’est à peine fini qu’ils veulent repartir. Quelques semaines de repos et ils s’ennuient. Ils tournent en rond parce que pas assez d’effort, planning pas assez chargé, quotidien pas assez difficile.

L’effort est-il addictif ? Rend-il l’ordinaire plus agréable par contraste, ou devient-il trop nécessaire ? Est-ce un luxe d’enfant gâté, le besoin de se prouver qu’on peut faire face à la difficulté ? Quand on se bat pour survivre, on ne rêve pas de faire un ultra de 100 kilomètres en pataugeant dans la boue – c’est trop proche de la réalité. Quand on a presque tout, on a besoin de l’animalité de l’effort.

Ca fait beaucoup de questions. Je n’ai aucune réponse, je sais seulement que je continuerai à courir et à naviguer. Parce qu’avec de l’entraînement la douleur s’apprivoise, que j’en aime les sensations contrastées.

J’augmente les distances, je me demande si et quand ça va s’arrêter. Je me dis qu’un jour, mes priorités changeront. Je n’aurai plus le temps, l’envie ou l’énergie de passer autant de temps sur les routes ou les plans d’eau. Ca arrivera sans doute. J’aime bien garder ça à l’esprit pour ne pas sombrer dans l’obsession. La vraie vie me rappelle à l’ordre. Je m’arrête un peu.

Puis je tombe sur mes baskets ou mes bottes et ça repart. Et quand je les range après la course, en bateau ou à pied, une question me revient à l’esprit. Je me demande toujours la même chose : pourquoi ?

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